Sophie Pouille – Chute libre – chute liée
par Aurélien Barrau
Août 2016
L’occident est une chute, c’est ce que dit son nom.
Nous pensons, écrivons, expérimentons, ici, depuis le lieu où le Soleil a chu. Depuis le lieu où le Soleil n’en finit plus de choir. Depuis le lieu d’une chute qui se fait supplice de Tantale ou à mythe de Sisyphe à force de ne jamais avoir absolument lieu et de pourtant toujours se re-produire.
Dans le champ de gravité, la chute libre, nous apprend la physique, est l’état qui minimise les forces ressenties. Pour une particule ponctuelle, c’est le flottement parfait. Mais nous sommes des corps étendus. La courbure menace et se manifeste. Elle étire, elle resserre, et distend, elle oppresse. Effet de marée.
La gravité porte-t-elle bien son nom ? Grave parce que menant à la chute ? Ou, au contraire, parce ce que, quand l’orbe se fait ellipse, elle entrave le véritable effondrement et l’enferme dans un éternel renouvellement ? Gravis, en latin, veut aussi dire solennel, parfois même digne. La révolution, puisqu’il n’est
question que de cela, peut, en effet, n’être pas sans gloire et sans hauteur.
La pensée est toujours au seuil de la chute. Elle dans l’inchoatif du saut. Il lui faut de la résistance. Il lui faut s’adosser à ce qui l’opprime. Pas de création sans opposition. Ça doit presser, tasser, serrer.
On a peur. On a toujours peur quand on sait que ce qui s’esquisse va sombrer. Parce que ça s’écroulera forcément. Ça ne peut pas ne pas tomber. Et la question n’est pas « quand ? » mais « comment ? ». Qu’adviendra-t-il pendant la chute et, surtout, que fera-t-on des ruines ? Les gravas se feront-ils vestiges, traces ou signes ? Quelle sémiotique à-venir dans les décombres ?
Naturellement, l’enjeu est toujours à la hauteur du vertige. Il faut ne pas sauter. Se tenir et se retenir. En lisière de. Sur le bord.
C’est là que ça peut germer. Sans doute pas fleurir mais au moins bourgeonner. Sur les berges du savoir institué. Dans le voisinage de la frontière.
C’est moins un risque calculé ou un danger anticipé qu’une sorte de tension presque mortifère et pourtant déjà enchanteresse. Une manière de s’extraire de la prison du frontispice pour toucher quelque chose du livre non-encore écrit. À moins que le livre n’ait pas même de pages et que tout reste à confectionner.
Inventer une théorie, esquisser un modèle, voir par-delà l’évidence, re-dé-con-struire le monde c’est toujours prendre le risque de l’effondrement intérieur. Pas de renouveau sans espace libre.
On n’en sort pas. La chute est notre dû et notre lot. Mais quand on la regarde en face, avec l’angoisse qui précède le saut, on sait que c’est face à elle et à elle seul qu’il est possible de s’extraire de la pesanteur qui nous tue.
Pour un instant, dans l’évanescence d’un étourdissement, tous, nous sommes Zarathoustra.