Sophie Pouille, l’écriture de langue non encore parlée
par Lancelot Hamelin
23 août 2026
Dans une de ses œuvres sur verre qui ressemblent à des icônes d’une spiritualité sans Dieu, Sophie Pouille propose des séries de formes géométriques, symétriques, évoquant à partir de plumes sergent Major [1] des édifices, des vases ou des navires. Les formes sont réservées dans la vitre, au milieu de surfaces dépolies, et presque impossibles à prendre en photo…
Monuments, obus, bâtons, bâtiments, formes simples qui évoquent la maison, avec ses fenêtres et ses portes, ou bien des tâches de Rorschach pour une psyché cosmique qui ne se réduit pas à une nosographie humaine…
Dans ces monochromes rongés, qui inspirent la projection, et où elle-même y voit une espèce d’alphabet, il s’agit donc bien d’un art fait pour l’œil – et du verre, ce n’est pas la transparence qui l’« intéresse » – mais d’un art qui propose des vues qui ne sont pas des images, des visions qui ne se laissent pas réduire à des photos, à des clichés. Il y a comme la crainte que le voir – les yeux – puisse laisser une tâche sur ce qui est vu…
Les plaques de verre dans lesquelles elle a fondu ces motifs, ces lignes ou ces brouillages donnés à voir, offrent selon la lumière du moment le reflet du monde qui l’environne, paysages, formes, décors, passants, visages même, quand quelqu’un se penche sur ces fenêtres ouvertes sur l’en face… Le verre est ainsi perméable aux images alentours… Dans ce travail sur l’ombre et la lumière, la transparence et le reflet, quelque chose paraît, impossible à complètement saisir, ni dans la vision, ni dans le concept.
Sophie Pouille se demande comment saisir dans le verre une « géométrie de la pensée » où le conceptuel se tient sur un fil symbolique.
Face à ce verre, le regardeur est libre, émancipé de ses pulsions de voyeurismes, ramené à un désir de se voir soulagé de ses tendances à l’emprise. Nourrie de l’œuvre de Deleuze, sur la différence et la répétition, tout autant que de Marie-José Mondzain, sur Le Commerce des regards, Sophie Pouille travaille à ronger le règne du spéculaire qui domine notre temps. Le regardeur est libéré du désir de prendre, car il laisserait sur la vitre la trace de ses doigts, de comprendre, car il laisserait sur l’idée la trace du désir que ça signifie quelque chose.
« J’invoque des formes qui rappellent plus qu’elles ne décrivent », dit Sophie Pouille, en parlant de son travail.
Paradoxalement, son œuvre nous rappelle que les langues humaines ont à voir avec le regard et le geste tout autant qu’avec la voix et le son. Il y a des écritures dont on ne connaît plus le langage. Certaines langues n’existent pas encore dont l’écriture est pourtant déjà lisible. L’art est cela qui nous en fait entrevoir le texte non encore déchiffrable, de langues qu’on ne parle pas encore…
Quand elle naît à Lille, au début des années 80, Sophie Pouille ignore que son enfance sera faite de déménagements et de déménagements…
Car que sait-on, quand on naît ? Peut-être tout, mais cela ne suffit pas pour mener sa vie, surtout dans l’enfance, où l’essentiel de la vie est emmené par l’histoire des parents.
Que sait Sophie Pouille quand elle naît ?
Elle sait sûrement déjà que ses parents sont en mouvement, et que ce mouvement est une quête, une quête d’utopie dit-elle – même si pour l’enfant, ce sentiment de dérive permanente donne l’impression de vivre sur une strate transparente, (glissante, et impossible parfois à traverser, à pénétrer, autrement que par le regard ?). Son père éducateur et sa mère infirmière sont entraînés dans le mouvement d’une époque où le soin était animé de luttes et de rêves qui pouvaient laisser espérer leur matérialisation dans la réalité sociale – et justifier qu’on déménage, et qu’on déménage, avec armes et bagages, pertes et fracas – et enfant…
Enfant, mais pendant bien plus longtemps que l’enfance, Sophie Pouille a les yeux bleus. Et puis, un jour, vers quinze ans, le bleu est devenu lentement, progressivement, par un processus de dépigmentation, vert. Vers le vert, toute une vie, vers le verre…
C’est à la fin de l’enfance que les parents semblent trouver le territoire qui les fixe, le dit-plateau du Bugey, qui n’est en vérité pas un plateau à strictement parler, mais une combe du bas Jura. Mais la façon dont on y existe, coupé du monde, comme dans un roman de Conan Doyle, la région a tout du plateau où demeurent les mondes perdus…
C’est ainsi que Sophie Pouille passe une année de son adolescence, l’année de 3e, dans ces paysages sauvages, avant d’intégrer un BTS d’arts appliqués en communication visuelle dans la ville de Villefontaine, dans l’Isère, au Nord des Terres Froides. Étrange ville nouvelle, utopie pour le coup, ratée comme toutes les utopies, (25e « point chaud » de France sous le règne de M. Sarkozy), ratée c’est-à-dire réussissant, comme l’auraient psalmodié les sorcières de Mac Beth, réussissant au moins à offrir aux étudiants un espace de liberté et de création que peu de ville autorise…
Quelle est cette formation, pour une artiste dont le travail est un lieu de tension entre une recherche conceptuelle aussi intense que la pratique artisanale pour lui donner forme, où la pensée est aussi engagée que la gestuelle ? Comment on passe des yeux bleus aux yeux verts, d’une enfance à une adolescence, d’une jeunesse à un âge adulte, d’une formation à des expériences professionnelles ?
Sophie Pouille précise que les 10 ans qu’elle a passés à Paris, lui ont permis d’expérimenter le travail du verre auprès d’une communauté d’amies maîtres verriers. Elle y a découvert une solidarité de partage de connaissance.
« Paris et ses quartiers si différents sont une sorte de continuité de mes déménagements dans l’enfance. J’ai besoin de Paris, quand je m’y rends, je vais me poser, écrire dans les bibliothèques, les parcs, les cafés de tous les quartiers, car j’y retrouve les changements de points de vue, d’ambiances, de milieux sociaux, de cultures… J’esquive les milieux totalement clos, que ce soit à Paris ou sur le Plateau, cela me fige… J’ai vraiment besoin de mouvement, de contre balancement, cela me permet de trouver un équilibre… Ces mouvements, ces déplacements sont pour moi de vrais leviers de prises de recul successives. Cela m’est nécessaire pour arriver à vivre… Ainsi, j’ai toujours un pied dans chacun de ces espaces, aujourd’hui encore… »
C’est de ces tours et détours que se constitue un parcours d’artiste. Parcours plus que carrière, puisque le mot de destin ne correspond plus à l’espace de pensée dans lequel nos vies et nos morts se déploient…
L’œuvre de Sophie Pouille témoigne de cet autre paradigme existentiel qui règne dans le monde contemporain, où le souci du local et du minoritaire succède aux démarches insouciantes des décennies précédentes, les Trente glorieuses sont loin…
Ainsi Sophie Pouille sillonne-t-elle d’acides la surface vitrée de l’existence, dans son passage de la photographie à la grisaille, pour faire passer les ombres et les lumières selon des géographies énigmatiques, cherchant à pousser l’image à la limite de la sensation et du concept, ne sacrifiant à la représentation que dans la mesure d’un symbolisme qui égare ses référents dans le regard du regardeur…
Dans les titres de ses expositions et de ses œuvres, la sensualité des sonorités contraste avec l’abstraction mathématique : Entropie néguentropie, en 2012, à la Maison des Mathématiques et de l’Informatique, Lyon ; Régolithes, exposition personnelle, aux ateliers Babiole, Ivry-sur-Seine ; Instables assemblés, 2018 (Grisaille et gravure sur verre, diptyque, 65cm x 48cm, 48cm x 65cm) ; ou encore cet Insongeables silices… qui évoque dans le verre poli par sablage ces fameuses plumes Sergent Major devenues monuments d’une civilisation venue d’un passé futuriste : ou enfin une de ses dernières pièces, Manēre, (grisaille sur verre, cinq, 41cm x 41cm) son premier monument diffus pérenne installé à Bellegarde-sur-Valserine à l’été 2026 …
« La naissance d’un titre part souvent pour moi de l’envie de venir convoquer un mot que je ne connais pas », dit-elle, car les œuvres en tant que telles semblent être conçues par l’artiste comme des instruments de connaissance, destinées à ouvrir sur un savoir qui ne clôt pas le désir.
Par exemple, des représentations de symboles en grisaille ou dépolis dans le verre représentent des assemblages d’une menuiserie impossible, où tenons et mortaises ne s’emboîtent pas, les tables ne pouvant tenir sur les pieds qu’on leur propose – et la menuiserie est cosmogonique, car il s’agit aussi de la grève mangée par les remous qui ne coïncide pas avec les flots de la grisaille…
« J’aime les formes qui viennent pousser de l’intérieur », dit Sophie Pouille.
Ce monde fait de transparence et d’obscurité est lié à une technique qui vaut autant par le mot qui la désigne, et son histoire. La pratique de la grisaille remonte au Moyen Âge. Elle servait aux fabricants de vitraux à traiter les visages, les drapés, les architectures et d’autres détails. Elle insufflait un graphisme vibratoire pour l’œil dans les à plat de couleur des verres agencés dans le plomb. Pour Sophie Pouille, cette technique sert d’ « écriture ».
C’est un procédé qui relève de l’alchimie spagyrique : composé d’un pigment à base d’oxydes métalliques, mélangés à un fondant qui est le plus souvent une poudre de verre. Cette poudre est délayée avec un liquide, pour donner une matière qui peut s’appliquer sur la surface de verre. « Je la travaille de façon brute, dit Sophie Pouille, afin d’en garder l’aspect granuleux, qui permet en même temps d’obtenir une grande finesse de détails. » Ensuite, Sophie Pouille procède par évidements, pour « venir chercher la forme », comme le ferait une sculptrice dans un bloc de roche. Enfin, la peinture est cuite.
« Je souhaite faire entrer le quotidien, la mémoire et mes objets de recherche au travers de cette technique artisanale qui possède une forme de mystère et d’exigence tout au long du processus de fabrication. »
Les œuvres ne demandent pas au regardeur seulement une disponibilité émotionnelle, mais elles appellent un effort de déchiffrage qui relève de l’ordre de la lecture.
C’est comme si l’émotion qui prend face à ces symboles, ces géométries, relevait de l’exploration d’un récit, un récit dont on ne saurait raconter l’histoire. Un magma sombre pour lequel il n’est pas encore d’autres mots que ceux du bruit des vagues dans la nuit.
Ainsi, la tension entre le son et le sens des signifiants évoque-t-elle un souci non pas de représentation ni d’explication du monde, mais plutôt de construction de fenêtres permettant des passages du regard et de la pensée – entre le regard, la pensée et le monde.
Si Sophie Pouille a le sentiment de « fossiliser des dessins », on pourrait aussi prendre ces œuvres pour une tentative de sculpture qui se passe de la troisième dimension, sans pour autant être du dessin.
Mais ce n’est pas exact, car la troisième dimension est bien là : il y a l’épaisseur du verre, et surtout, ces lignes, cette ombre du verre projeté sur le mur par la lumière. Ainsi la troisième dimension est-elle celle, mobile, impalpable, de l’ordre de l’ombre, qu’apporte cet élément du monde qui fonde l’art statuaire : la lumière, et la façon dont traditionnellement elle dessine les formes pour l’œil, en faisant apparaître les creux et les bosses, s’impose ici comme un bas-relief minimal…
Son travail est si proche de la sculpture qu’elle en fabrique des objets en verre noir, moulant des fossiles ou des tubercules à la cire perdue pour les reproduire en volume.
Ce sont des objets d’une singulière beauté qu’elle ne montre pas, (et dont peut-être je ne devrais pas parler), mais qu’elle photographie pour faire juste émerger des formes, des motifs, comme on entraperçoit une vague dans la nuit de l’océan…
Il y a quelque chose dans ce travail artistique qui touche à la pensée, voire à la vie psychique, comme une entreprise de description analytique qui tient aux gestes mêmes qui permettent de produire les formes dans un équilibre entre l’intuition et la conscience.
Silence, concentration et éruption, c’est la musique intérieure qui ressort des vitraux doux et rugueux que Sophie Pouille produit, mais les œuvres demeurent toujours proches des méandres imprévisibles de la pensée, au plus proche des états de transitions. Le travail de la grisaille demande une concentration totale dans le temps du geste, pour gratter les grains, et la vitesse d’opération des oxydes ne permet pas de repentir. Si l’opératrice n’est pas là, présente à ce qu’elle fait, si ça ne vient pas de la bonne manière – ce sont les cheveux qui peuvent s’en mêler, s’emmêler dans la grisaille, ou alors c’est rayé – alors, il faut tout recommencer, le pari que les mouvements intimes des phénomènes naturels fassent écho avec ceux de la vie psychique, comme a pu l’écrire Leoš Janáček dans certains de ses écrits, et dont parle la pianiste Sarah Lavaud-Petroff, amie de Sophie Pouille.
Comme Victor Hugo annonçait que le livre allait remplacer l’architecture, l’art de Sophie Pouille laisse imaginer/espérer ce stade du Livre où l’écriture n’a plus besoin du support matériel pour transporter les signes. Et il nous permet de comprendre comment ce changement de médium ne peut pas être sans conséquences sur notre rapport aux symbolismes de l’écriture. Sophie Pouille raconte comment, durant des années, à vingt ans, elle a eu la chance d’être logée chez Marie-Claire, la compagne de Pierre Bourdieu, dans son ancien bureau – une chambre couverte de livres – de « falaises de livres », car Sophie Pouille vient du plateau du Bugey où le monde se dessine dans le massif jurassien en falaises et en abîmes, en monts et en gouffres…
[1]Sophie Pouille nuance ce détail : « Il s’agit de de plumes de différentes époques, dont Sergent Major… De la même manière en ce qui concerne les monuments, je m’inspire du brutalisme tout autant que de l’art déco… J’aime que des impossibles se rencontrent, quand les plumes sont les piliers des bâtiments… Si la pièce s’appelle « Insongeables », c’est en écho à ce que l’on ne peut que très rarement rêver, par exemple, l’écriture et les seuils s’invitent très rarement dans les rêves… Comme les fenêtres et les portes… Ou bien, si on les rêve, on ne s’en souvient pas… Ces motifs qui sont des accès, nous n’y avons pas accès… »